vendredi 30 mai 2008

La Chaussure et l'araignée

Une courte nouvelle...

Certaines choses sont tellement personnelles qu’il est difficile d’en parler sans craindre de passer pour un idiot ou un fou. Mais elles sont aussi trop importantes pour se résoudre à les taire complètement. Alors voilà.

J’ai tué une araignée hier soir.

Elle n’était pas très grande mais elle était noire, avec de grosses pattes.

Ca n’est pas vraiment dans mes habitudes de tuer les insectes. Normalement, je m’arrange toujours pour les mettre dehors sans leur faire de mal : je les piège entre un verre retourné et une feuille de papier plastifié, un menu par exemple, et je les repose sur le trottoir ou dans le jardin. Ce qui leur arrive à partir de là n’est plus de mon ressort : chacun est responsable de sa survie.

Mais là c’était différent.

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Les Tigres

Les deux premiers (courts) chapitres d'un texte sur lequel je travaille en ce moment.

1.

Cessez de croire que j’ai peur, que je m’ennuie ou que je suis triste. Il me faut en réalité très peu d’énergie pour me composer un visage avenant, mais je mets cette énergie-là à profit pour des desseins bien plus importants.

Je suis un génie du crime.

C’est aussi simple que ça. Ainsi, lorsqu’en passant vous me voyez assis sur un banc, sur un tabouret, à un bar, les sourcils froncés, la bouche hermétiquement fermée, le regard perdu dans le vague avec un air d’être au bord du suicide, sachez que je suis en fait en train d’échafauder dans ma tête des plans d’une telle complexité, d’une telle finesse, que le simple fait d’y songer requiert une énergie qui ne laisse plus de place à la courtoisie.

C’est vrai que je sourie peu. On me le dit souvent. C’est parce que je réfléchis sans cesse.

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La Déconstruction (Extrait)

Extrait d'un texte que j'ai écrit il y a deux ou trois ans. Pas fini.

1.

Auriez-vous l’heure monsieur ? Mon cœur s’est arrêté.

Excusez l’insistance de mon regard, mais je croyais vous connaître. La forme de vos yeux me disait quelque chose. Onze heures et demi ? Déjà.

Excusez-moi monsieur, puis-je vous demander du feu ? Mon briquet n’a plus de gaz. Mais si, regardez : vous avez un mégot dans votre main, cela suffira. C’est pour mon cigare. Je vous remercie. Etes-vous homosexuel? Non ? Il y a quelque chose d’étrange dans la façon dont vous me regardez monsieur. Alors j’avais imaginé que peut-être… Tenez, je vous rends votre mégot. Merci Monsieur.

Vous partez? Vous faites donc semblant de ne pas me connaître ? Vous me suivez depuis presque une heure. Oui, je l’ai vu. C’est pour cela que je vous ai abordé. Mais je ne vous ai pas menti monsieur, regardez : la trotteuse s’est figée.

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jeudi 22 mai 2008

Le Dealer de Babylone (Extrait)

Premier chapitre

J'aurais voulu écrire de grandes fresques historiques. Très grandes. Plusieurs tomes, comme Dumas. Et il se serait passé plein de choses, des histoires d'amour, de l'action, du poison. Tout. Comme Dumas. Mais peut-être pas en France. Ailleurs. En Perse, à Babylone, je ne sais où. Tous ces endroits que je serais incapable de placer sur une carte mais qui m'inspirent beaucoup. Et puis j'aurais utilisé plein de mots. Pas forcément des mots compliqués, mais des jolis mots. Prodigieux, par exemple, c'est un mot que j'utilise rarement mais qui me plaît. « La situation résistait prodigieusement ». Voilà une jolie phrase. Je l'aurais mise en plein milieu d'un suspens à couper le souffle, comme ça, mine de rien, comme si je ne savais pas que c'était une phrase exceptionnelle. Et puis j'aurais gagné des prix, évidemment. Et même les gens qui n'auraient pas aimé mes histoires seraient obligés d'admettre que j'ai fait plein de recherches. Et puis j'aurais choisi des moments tragiques de l'Histoire, c'est pas mal pour éviter trop de critiques. Et lorsqu'on m'aurait interrogé sur mes motivations en tant qu'écrivain, si j'ai l'angoisse de la page blanche, j'aurais répondu que ma seule motivation était de parler d'une tragédie historique méconnue. Le drame Tanzanien par exemple. J'aime bien les mots avec des z dedans. Ou le drame Babylonien. J'aime bien les y aussi. Mais en même temps, je ne jouerais pas le faux modeste. Je dirais que je suis ravi de recevoir tel ou tel prix, et que j'espère que cela permettra de faire connaître cette tragédie dont on ne parle pas assez souvent. Parce qu'ils en chient à Babylone, j'en suis sûr. Et personne n'en parle. Je serais le défenseur des pays opprimés, le porte-parole des guerres orphelines, tout ça avec une plume habile et sûre. C'est joli ça, « une plume habile et sûre ». Vous l'aviez pas vu venir.

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La chaise

(Budapest, 1962)

C'est avec une assurance étonnante que Zoltan, soixante ans, gravit les quatre niveaux d'escaliers qui le menaient à son appartement. Bien sûr il tenait la rampe, mais en dehors de cela, sa démarche reflétait l'assurance précise et déterminée de celui qui sait exactement où il va. Il ouvrit la porte de chez lui très rapidement, sans chercher la serrure ni la poignée. Il accrocha son pardessus d'un geste souple, posa sa canne près de la porte et pénétra dans le séjour.

Et au milieu de la pièce, il s'effondra.

Son tibia venait de heurter quelque chose qui n'avait pas à se trouver là, un objet, un meuble, et il était tombé. Il palpa l'obstacle de ses deux mains : une chaise. Il y a avait une chaise renversée au milieu du séjour. Zoltan se savait trop précis et trop attentif aux choses pour l'avoir renversée en partant ce matin. Quelqu'un était entré chez lui. Quelqu'un qui y était peut-être encore.

«  Maria ? Vous êtes là ?  »

Silence. Maria n'était pas là. Mais Zoltan était maintenant certain de sentir une présence avec lui dans la pièce. Alors il se leva et brandit ses deux poings fermés devant son visage.

«  Je sais qu'il y a quelqu un ! Vous croyez que vous me faites peur ? Approchez pour voir, et je vous casserai la figure comme seul un aveugle peut le faire ! Je sens votre sueur, j entends le craquement de vos articulations et je sais où frapper pour vous paralyser à vie !  »

Pas de réponse. Zoltan resta dans sa position quelques instants. Puis très rapidement, il releva la chaise, la posa près du bureau, s'assit et se servit un verre qu'il but d'une traite. Puis un deuxième. Il se tourna vers le centre de la pièce et, avec un petit sourire, demanda :  « Vous voulez boire un coup ? ».

Dans pareille situation, d'autres auraient fui ou appelé la police. Pas Zoltan. Sa cécité de naissance l'avait rendu indépendant et buté. Il ne demandait jamais d'aide, à personne. Dés l'adolescence, il avait trouvé du travail au sein du Parti à des postes où son handicap ne posait pas de problème, voire présentait un avantage. Depuis quatre ans, il décachetait du courrier qu'il triait par taille et nombre de pages. Du courrier que personne ne devait lire.

«  Bien. Je vois que vous n'avez pas soif , murmura-t-il. Alors je vais faire la chose suivante.  »

Zoltan se leva et retourna mettre son manteau près de la porte.

«  Je vais boire un verre en face. Je reviens dans une demi heure. Et alors, de deux choses l'une. Soit vous serez parti, soit vous serez encore là. Dans le premier cas, adieu. Dans le deuxième, je vous ordonnerai de vous présenter, et de boire un verre avec moi.  »

Et il sortit sans fermer la porte.

En descendant les escaliers, Zoltan était assez fier de lui. Il avait bien géré la situation puisqu il l'avait gérée seul. Ce n'est qu'en sortant du bâtiment qu'un sentiment inconnu vint le frapper comme un éclair. Il se rendit compte qu'il avait peur. Il sentait au milieu de sa poitrine une boule d'angoisse dont il n'avait pas l'habitude. Mais à mesure qu'il analysait ses sentiments, il se rendait également compte que ce n'était pas l'intrus qu'il craignait, ou ce qu'il pourrait lui faire. C était une peur nouvelle, plus simple, plus humaine : il craignait en fait qu'il n'y ait personne chez lui. Un peu bêtement, il avait aimé l'idée d'avoir un invité.

Ce qui le poussa à se poser la question suivante : était-il possible que ce matin, inconsciemment, il ait lui même renversé cette foutue chaise ?

 

Fleur de Lys

(Saint Christophe, 1761)

Il était temps pour Honoré de retourner aux plantations lorsque les hurlements de sa petite fille déchirèrent le calme de la forêt.

«  Le diable , criait Mila, le diable a pris mon radeau !  ». Honoré se leva d'un bond : Mila n'avait pas l'habitude de pleurer pour rien. Il se précipita hors de la case où il déjeunait et s'enfonça dans la forêt en suivant les cris de sa fille. Il la trouva au bord de la rivière, non loin de la plage, pleurant toutes les larmes de son petit corps.

Honoré entoura la fillette de ses grands bras noirs et noueux. Mila ne se calmait pas. Elle tremblait de peur et sa voix douce et enfantine s'étranglait dans une marée de sanglots. «  Mon radeau... elle répétait, le diable a pris mon radeau... ».

Trois semaines plus tôt, Honoré avait trouvé le temps de fabriquer un petit radeau de trois pieds sur cinq, construit avec du bois d'acacias et des cordelettes de palme. C'était devenu le jouet préféré de Mila qui l'utilisait pour barboter dans la rivière, peu profonde à cet endroit.

« _C'était un diable noir ou un diable blanc ? demanda Honoré.
_ Un diable noir. Avec des yeux rouges.
_ Il est parti par où, Mila ?  »

D'une main tremblante, elle indiqua un chemin dans la forêt qui menait à la côte. Alors Honoré se mit à courir. Il traversa d'une traite la centaine de yards qui le séparait de la plage. Et arrivé sur le rivage, il le vit.

Le diable.

Toute le monde s'accordait à dire qu'Honoré était un esclave fort, robuste, impressionnant. Mais l'homme qui se tenait devant la mer le surpassait en tout point. C était un géant. Presque sept pieds de haut. Des épaules larges comme une barque. Du sang sur le coup, sur les bras et sur les mains. Il tenait le radeau.

Le géant s'immobilisa en apercevant Honoré. Mila avait raison : ses yeux étaient injectés de sang. Il était en sueur, à bout de souffle. Son visage d'ébène était déformé par la peur ; une peur tangible, sans borne, communicative.

Mais c'est en voyant la fleur de Lys qui brûlait encore son épaule droite qu'Honoré sentit une angoisse lui comprimer le coeur. Le géant portait la marque des fugitifs. Mais on ne lui avait pas coupé les oreilles. Il venait de se produire un drame inimaginable, un drame dans lequel un esclave venait sûrement de verser le sang d'un ou plusieurs blancs. Où croyait-il aller avec ce radeau ridicule ? Même s'il parvenait à traverser les deux miles qui les séparer de l'île de Nevis, que ferait-il là-bas ? Nevis était encore plus petite que St Christophe. Tous les blancs se connaissaient. Et il y avait plus de trois cents miles de mer avant les prochaines terres. Pensait-il vraiment traverser toute cette eau avec le radeau de sa fille ? Croyait-il qu'un blanc le prendrait sur son bateau malgré sa marque encore fraîche et ses oreilles toujours bien attachées à sa tête ?

Le géant se jeta à la mer avec le radeau et commença à se battre avec l'eau. Il ne savait pas nager.

Des cris se firent entendre dans la forêt et Honoré songea qu'il était préférable pour lui de s'éclipser. Il se retourna une dernière fois et un indicible sentiment de pitié l'envahit tandis qu'il observait le géant se débattre dans les vagues. Ca n'était pas de la pitié pour le fugitif. Etrangement, la lute du géant, qui finirait noyé ou pendu, l'emplissait de pitié pour lui même. Honoré venait de comprendre ce que valait sa vie, et celle de sa fille.

Et c'est le visage inondé de larmes qu'il se remit en chemin vers la rivière.

 

Hobo

(Brooklyn, 1992)

Il y a deux raisons qui expliquent les grands froids qui frappent New York en hiver. D'abord, l'absence de barrière naturelle sur le front atlantique permet aux vents marins de s'engouffrer librement dans la ville. Ensuite, ce sont les précipitations glacées venues de l'Antarctique et du Canada qui, en dévalant les plaines du Middle West, frôlent de leur coude la côte est des Etats Unis. Ensemble, ces deux phénomènes s'unissent pour couvrir les métropoles atlantiques d'une neige épaisse et tenace qui atteint parfois plusieurs mètres d'épaisseur.

C'est un jour d'hiver comme celui-là, la veille de Noël à Brooklyn, qui servit de décor à la scène suivante.

A côté de la sortie d'un Seven Eleven, un minimarché ouvert le soir, était assis un hobo et son chien. Il y a plusieurs théories sur l'origine du mot américain hobo. Certains disent que le terme vient de « hoe boy » , le garçon à la bêche, le saisonnier agricole sans argent ; d'autres qu'il s'agit de l'abréviation de Houston et Bowery, l'intersection de Manhattan où se réunissaient les pauvres frappés par la Grande Dépression.

Toujours est-il : les Hoboes sont les clochards américains.

Le Hobo au teint mate était adossé contre le mur du magasin, assis sur un carton entre deux tas de neige sale. Emmitouflé dans un nombre impressionnant de vêtements, il tendait sa main gantée en haranguant les passants dans une langue qui n'était pas de l'anglais. Une langue de l'est, probablement. A côté de lui était allongé un petit chien blanc rachitique qui regardait les passants d'un oeil mort. L'homme tremblait. Le chien, la tête posée sur ses pattes, restait complètement immobile, comme insensible au froid malgré son pelage fin et épars.

Du Seven Eleven sortit une petite dame, une Grandma, qui marchait à pas très mesurés parmi les plaque de verglas. Dans chaque bras elle tenait un cabas en papier marron rempli à moitié. Dans sa main droite : un paquet de croquettes pour chien.

La petite vieille s'approcha du Hoboe sans le regarder. Quand elle fut suffisamment proche, elle cala ses deux pieds dans la neige pour ne pas déraper et tendit à l'homme le paquet de croquettes. Etrangement, le Hobo refusa. Il fit non de la main en prononçant des mots que la Grandma ne comprenait pas. «  It's for your dog  » dit-elle en montrant le chien. Le Hobo s'obstinait. Il agitait une main en signe de refus et portait l'autre à sa bouche : il demandait à manger pour lui.

La Grandma adressa au hobo un froncement de sourcils autoritaire malgré ses rides pâles et profondes. « Your dog has to eat too, elle lui dit sèchement, this is for your dog !

No ! No dog, répondit le hobo en tapotant son chien, food ! Me ! Food ! ».

La Grandma poussa un grognement que seuls les vieux américains sont capables de produire. Dans un anglais aussi lent et clair que possible, elle lui expliqua que s'il n'acceptait pas les croquettes pour nourrir son animal, elle appellerait la police. Paniqué par ce dernier mot qu'il comprenait bien, le hobo fit la chose suivante : d'un geste vif, il poussa le chien qui se retourna d'un seul morceau sur le flanc, dans la même position.

Le chien était mort de froid.

La Grandma laissa échapper un hurlement aigu en lâchant ses deux cabas qui s'enfoncèrent dans la neige. «  Oh my God , elle hurlait, Oh my God !  ». Elle ne s'arrêtait plus. Parce que quelques passants curieux commençaient à ralentir et à s'amasser, le hobo fut saisi de panique. En quelques secondes, sous les cris stridents de la grandma, il se leva et s'enfuit dans les rues blanches et sinueuses de Brooklyn, son chien congelé sous le bras.

 

mercredi 21 mai 2008

Les Enfants tristes

Comédie dramatique en quatre acte à sept personnages

Walter, un écrivain génial, fait la rencontre d'Emma, une jeune femme triste et fragile. Ils se découvrent un point commun : ils n'ont jamais grandi.

Extrait de l'acte I:

Emma : Walter, je voulais vous remercier pour l'éloge que vous avez écrite sur mon père, c'est vraiment un texte de grande qualité.

Walter : Avec plaisir...

Emma : Non, ce que j'essaie de dire c'est que... Il aimait beaucoup ce que vous écriviez, il avait tous vos livres, vos lettres et... il savait.

Walter : Il savait ?

Emma : Oui.

Walter, surpris, lance un regard interrogatif à Laura qui ne bronche pas.

Emma : Enfin... Il a lu tous vos livres, il aimait beaucoup, et... il avait compris. Papa avait un don pour ça... Il lui suffisait de parler à une personne, même quelques minutes, ou alors lire les textes, et... il arrivait à savoir... il comprenait...

Walter : Comprendre quoi ?

Emma : Que vous étiez un enfant triste.

Silence.

Walter : Un enfant triste ?

Emma : Papa était persuadé que tous les enfants qui avaient lu ses Contes pour enfants tristes, étaient... enfin... avaient quelque chose en commun. Une sorte de... tristesse. Sa génération triste, il appelait ça. Les enfants qui avaient perdu un parent et qui... qui... Et quand il a lu vos livres - tous vos livres - il m'a dit que... qu'il était sûr que... que vous étiez un de ses enfants.

Emma reprend son souffle. Walter est immobile.

Emma : Il avait... tellement d'enfants. On recevait tellement de courriers d'enfants... (chancelant) Tous ces enfants... Mon dieu...Il n'y avait plus que ça... Et ils étaient tous tellement... tellement malades... tellement tristes, si tristes alors qu'ils n'étaient même pas adolescents...Et il me disait : « tu vois Emma, ce sont mes enfants tristes... C'est ma génération triste que je... »

Elle pleure. Laura la prend par les épaules. M. Germain et Léon s'approchent et lui transmettent des gestes de sympathie.

Emma : Et quand j'ai lu votre texte sur papa, je ne pouvais pas imaginer mieux que... enfin... je voulais que ça soit un de ces enfants, un de ses vrais enfants et... je sais que vous...Excusez-moi. Je voulais juste vous dire merci.

 

Les Trois Caravanes

Comédie dramatique en trois actes à six personnages

La vie d'un cirque avant, pendant et après le représentation.

ACTE I : L’AVANT SPECTACLE (Extrait)

Le décor représente un terrain vague à une cinquantaine de mètres d’un chapiteau. A gauche, la caravane de Callandis. Elle est ouverte au public et prend moins de la moitié de la scène. Quelques personnes, en nombre limité, passent avec des accessoires en parlant d’une voix inaudible pour le public. Callandis et Sécotine sont en train de dîner dans la Caravane de Callandis.

Sécotine : Je t’aime Calandis. Je t’aime plus que tout. Je voudrais que nous n’ayons jamais à nous séparer. Je n’aime pas être loin de toi. J’ai l’impression de ne plus vivre quand tu n’es pas à mes côtés. Je ne vis plus qu’une demi vie, une vie sans intérêt. J’ai l’impression que mon coeur ne bat plus que d’un côté. C’est possible, ça, que le coeur ne batte que d’un côté? C’est le côté gauche qui s’arrête à chaque fois, je le sens. Le côté droit il continue de battre, mais c’est parce qu’il n’a pas le choix. Il faut bien qu’un des deux soutienne l’autre, non ? Si les deux s’arrêtaient, je mourrais et je ne pourrais plus te revoir. Il faut bien que mon coeur il batte un peu même quand il est triste, juste assez pour survivre et te revoir, non ? C’est ça l’amour, hein ? S’il arrêtait de battre complètement, ce serait du suicide, un refus de la souffrance, ce serait égoïste. Une moitié de mon coeur meurt quand tu n’es pas là, et l’autre accepte de souffrir pour te revoir. C’est ça l’amour, callandis?

Callandis : Je mange.

Sécotine :(après un temps) :C’est bon ?

Callandis : Mais oui, c’est bon.

Sécotine : Bon, tant mieux... J’aime te voir manger. J’aime te regarder quand tu es heureux. Tu es heureux maintenant, non ? Quand tu es heureux, je suis heureuse aussi. C’est comme une maladie, une contagion, comme s’il y avait un petit virus du bonheur qui venait en moi à chaque fois que tu es content. Il se propage dans l’air. Il entre par mes narines, par ma bouche, il descend dans mes poumons puis il se propage dans tout mon corps. Et dans mes deux moitiés de coeur. Moi, je n’ai même pas faim. Tu vois : je n’ai pas touché à mon assiette. Je te regarde manger et je mange un peu aussi. Et ça me suffit. Je n’ai pas besoin de plus, je n’ai pas un gros appétit. Tu vois, c’est facile la vie, n’est-ce pas ? Quand tu manges je n’ai plus faim, et quand tu es heureux, je le suis aussi. Ca veut dire qu’on est bien ensemble, non ? A nous deux, on ne fait qu’une seule personne, hein Callandis?

Callandis : Mange ou tu vas encore te casser la figure ce soir.

Sécotine : Ca m’est égal ! Si je tombe, et bien je tombe. C’est que ça devait arriver. Les choses arrivent quand elles doivent arriver, on ne peut rien y faire. C’est pas nous qui choisissons. Tous les acrobates savent ça. Quand Milos est tombé, il n’y avait aucune raison. C’était son meilleur soir, il n’avait jamais été aussi beau. Il resplendissait. Il volait comme un oiseau. Il a même réussi à faire deux soleils verts de suite, c’était la première fois. Même Polluci n’en croyait pas ses yeux. J’étais à côté de lui dans les coulisses. Il a arrêté de respirer tellement il était impressionné, lui qui respire toujours si fort. Il volait comme un oiseau. Il bondissait, s’élançait, se jetait sur le sol comme s’il voulait se tuer, mais au dernier moment se rattrapait et remontait en tournoyant. Il avait des ailes ce soir-là ; le spectacle qui n’arrive qu’une fois dans une vie. Et à la fin, à la toute fin où il n’y avait plus de difficulté, il a raté la barre et il s’est tué. C’est comme ça, il n’y a pas de raison. Les choses, elles arrivent sans raison. Quand elles arrivent, elles arrivent.(Pause)
Tu es triste, callandis? Je sais que tu n’aimes pas quand je parle de Milos. Je suis désolée. Je ne vouais pas te faire de peine. Je n’aime pas quand tu as de la peine. Ca me rend triste aussi. C’est comme s’il y avait un petit virus qui...

Callandis : Arrête.

La Machine à Théâtre

Comédie absurde en un acte à six personnages

Cinq acteurs stéréotypés font face à une vieille femme. Elle leur explique que tout ce qu'ils font est commandé par une infernale machine : la machine à théâtre.

Extrait:

 

ACTE UNIQUE

La scène est sombre, le rideau fermé.
Entre LA VIEILLE FEMME, vêtue d’une toge sombre et sale, s’appuyant sur un grand bâton. Elle se place au milieu de la scène et regarde le public.

LA VIEILLE FEMME :(Solennelle) Personnages “non humains” !... Le rideau! (Le rideau s’ouvre) La scène!... (La scène s’éclaire) La lumière !... (Lumières) La musique ! ... (Tambours) Le public !...

Silence. La vieille femme va se placer en périphérie de la scène.

LA VIEILLE FEMME : Personnages “humains” : l’acteur dramatique de la Comédie Française !

Entre l’ACTEUR DU FRANCAIS. Il marche lentement jusqu’au milieu de l’avant-scène.

L’ACTEUR DU FRANCAIS : (Déclamation exagérée) Que vois-je, ô Oedipe mon humble compagnon, que vois-je ? Est-il possible que ton destin fût tracé de la sorte ? Est-il possible que tu n’aies en ce monde davantage de volonté que l’eau qui coule et la pierre qui tombe ? Quelles sont ces lignes que je vois, ces lignes qui bougent et se rient de toi? Sont-ce là les fils de ta destinée ? Sont-ce là les liens divins qui t’attachent à la main d’une machine infernale, telle une marionnette innocente, et qui t’ont fait faire ce que tu as fait ? Pourquoi un regard si triste, on dirait que plus rien n’a prise sur toi, que tu t’es détaché...

LA VIEILLE FEMME : Suffit ! Mets-toi là !

L’Acteur du Français va se placer en périphérie de la scène.

LA VIEILLE FEMME : Le comédien comique de boulevard !

Entre le COMEDIEN DE BOULEVARD qui marche à pas de loup.

LE COMEDIEN DE BOULEVARD : (Au public) Chut ! Chuuut, vous dis-je ! Si le banquier Marqueran me trouve chez lui, s’il apprend que j’ai passé toute la nuit en compagnie de la duchesse, s’en est fait de moi ! Chut, vous dis-je, ou je suis perdu ! Que faire ? (Il fait semblant de réfléchir) Par Dieu, j’ai trouvé ! Ma foi, ce plan est risqué, mais qui ne tente rien à rien ! Il me suffit de me faire passer pour son fils, le fils du banquier ! Mais c’est bien sûr ! Ne l’ayant pas vu depuis plus de dix ans, il ne saurait le reconnaître, et si je sais mener ma barque, peut-être pourrai-je également, à force de subtilité et de jeu, mettre la main sur les deux mils écus qu’il a reçu de...

LA VIEILLE FEMME : Assez !... Là !

Le Comédien de Boulevard va se placer à côté de l’Acteur du Français.

LA VIEILLE FEMME : L’actrice à fleur de peau !

Entre l’ACTRICE A FLEUR DE PEAU. Musique émouvante. Elle avance à pas mesurés, avec maniérisme, fait mine de ramasser une fleur, de la sentir, elle rit, puis elle pleure.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (Au public) Ce n’est pas ma faute, à moi, si le monde est ainsi... (Elle déchire la fleur imaginaire) Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi?... Pourquoi ! (Elle s’effondre) Oh, mon dieu ! Je suis épuisée, je n’en peux plus... Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est, c’est un métier inhumain... Pourquoi tout le monde est-il si méchant avec moi ? Pourquoi tout le monde semble vouloir une partie de moi ? Je ne suis qu’une femme...

LA VIEILLE FEMME : Allez, Allez... Viens te mettre ici, à côté des autres.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Mais je ne suis pas les autres, moi... J’ai une sensibilité, une pudeur... je suis...

LA VIEILLE FEMME : Allez !

L’actrice à fleur de peau va se placer à côté des autres.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (Au public) Vous voyez comme on me traite...

LA VIEILLE FEMME : L’acteur naturaliste d’avant-garde !

Entre l’ACTEUR NATURALISTE, qui ne prend pas en compte le public.

L’ACTEUR NATURALISTE : (A peine audible) Qu’est-ce que j’ai faim. Envie de manger. Ouais. Bof. Euh… je ne sais pas si, en fait, ouais, je ne sais pas si… hmmm… si ça vaut vraiment le coup… allez au restrant… au restaurant. Peut-être que… ouais, bof. Hmm… C’est peut-être ça qui va faire que… Mais d’un autre côté, il y a des fois où… mais là non.

LA VIEILLE FEMME : Avec les autres !

L’ACTEUR NATURALISTE : (A peine audible) Ouais… ah ouais. Là, vous voulez dire ? Là ? A droite ou à gauche ? Non, parce que… enfin, c’est peut-être pas grave, mais…

LA VIEILLE FEMME : Tout de suite !!

L’ACTEUR NATURALISTE : (Clair et distinct) Ouais ben c’est bon, j’y vais !

L’acteur naturaliste va se placer à côté des autres.

LA VIEILLE FEMME : Et enfin, le clown !

Musique de cirque. Le clown entre sans conviction, fait une pirouette rapide et va se placer à côté des autres.

LA VIEILLE FEMME : Bien...(Au public) Ahhh...Le théâtre !... Difficile à croire n’est-ce pas ? Difficile à croire que quelque chose de bien, de grand, quelque chose qui va élever l’homme puisse sortir d’un tel ramassis de maniérisme et d’orgueil ! (Pointant les acteurs) Difficile à croire…

Derrière la vieille femme, les acteurs se concertent en chuchotant.

LA VIEILLE FEMME : Et pourtant. Pourtant il se passe bien quelque chose, n’est-ce pas ? Il se passe nécessairement quelque chose sans quoi vous ne seriez pas là, assis, à attendre qu’il se passe quelque chose ! C’est mathématique. Il faut nécessairement que quelque chose s’anime, prenne vie et accepte d’être vu. Sinon, il ne se passe rien et il valait mieux rester chez soi. Question : d’où vient cet élan de vie ? Quelle force est assez puissante pour comprimer tout ce non sens humain et en faire…

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (fait un pas en avant) Non !

LA VIEILLE FEMME : Pardon ?

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non, non et non !

LA VIEILLE FEMME : Non, quoi ?

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non... tout ! Nous ne somme pas du tout d’accord avec ça... avec votre... vision du théâtre.

LA VIEILLE FEMME : Je n’ai encore rien dit.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Mais c’est déjà trop. Nous ne somme pas du bétail !

LA VIEILLE FEMME : Ah non ?

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non !

LA VIEILLE FEMME : Mais vous beuglez pourtant !

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Moi ? Mais non, qu’est-ce que c’est que ces bêtises !

LA VIEILLE FEMME : Je suis formelle : tu beugles. Dans deux répliques.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Ca me ferait mal ! Je suis une actrice, d’accord, mais je ne fais pas n’importe quoi !

LA VIEILLE FEMME : Dans une réplique.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non mais vous entendez ça, vous autres ? Pour qui me prend-elle ? Vous n’avez pas le droit de nous donner des ordres comme ça !

LA VIEILLE FEMME : Maintenant !

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : MEEEEEUUUUUUUUHHHHHH !

LA VIEILLE FEMME : Vous voyez !

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : C’est dégueulasse ce que vous faites ! Vous n’avez pas le droit !

LA VIEILLE FEMME : Mais je n’y suis pour rien ma chère petite, c’est le texte qui veut ça.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Parce que appelez ça du texte, vous ? Me faire beugler comme une vache ! Menteuse ! Vieille peau ! C’est de votre faute ! Vous nous avez envoûtés ! C’est une vieille sorcière !

LA VIEILLE FEMME : Hélas, je n’ai pas ce pouvoir.

L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Vous savez ce que vous êtes ! Vous n’êtes qu’une… MEEEEEEEEUUUUUUUUUUUUUUUHHHHHHHHHHH ! Ah non !

Esope et le palindrôme

Juste une petite précision avant la fable. Un palindrome est un mot ou une expression qui se lit pareil dans les deux sens. Par exemple : "Radar", "rotor" ou "Laval" sont des palindromes. Et le palindrome le plus long - et le plus connu - est la phrase suivante : "Esope reste ici et se repose"; elle se lit de la même façon dans les deux sens (si on ne tient pas compte des espaces).

La fable maintenant :

"Esope reste ici et se repose",
Voilà un palindrome bien abouti !
Quel que soit le sens que l’on vous propose,
Esope reste toujours endormi.

Mais qu’Esope se réveille et c’est le drame,
Un esclave va subir sa colère.
L’occasion pour un nouveau palindrame,
Qu’on lira à l’endroit, ou à l’envers.

Car quand Esope explose sa fureur
Fait fuir son alopex sans réplique,
Et tous ses beaux palindromes se meurent
Sur le bord de voies à sens unique.

Esope lassé écrit au radar,
L’esprit noyé dans quelque songe abscons
D’un autre délire palindromatoire,
Qu’il nous racontera à reculons.

De la fatigue tu as tous les symptômes :
Esope reste ici et repose-toi !
Cette fois ça n’est plus un palindrome,
Mais un ordre, recouche-toi !