Comédie absurde en un acte à six personnages
Cinq acteurs stéréotypés font face à une vieille femme. Elle leur explique que tout ce qu'ils font est commandé par une infernale machine : la machine à théâtre.
Extrait:
 
ACTE UNIQUE
La scène est sombre, le rideau fermé.
Entre LA VIEILLE FEMME, vêtue d’une toge sombre et sale, s’appuyant sur un grand bâton. Elle se place au milieu de la scène et regarde le public.
LA VIEILLE FEMME :(Solennelle) Personnages “non humains” !... Le rideau! (Le rideau s’ouvre) La scène!... (La scène s’éclaire) La lumière !... (Lumières) La musique ! ... (Tambours) Le public !...
Silence. La vieille femme va se placer en périphérie de la scène.
LA VIEILLE FEMME : Personnages “humains” : l’acteur dramatique de la Comédie Française !
Entre l’ACTEUR DU FRANCAIS. Il marche lentement jusqu’au milieu de l’avant-scène.
L’ACTEUR DU FRANCAIS : (Déclamation exagérée) Que vois-je, ô Oedipe mon humble compagnon, que vois-je ? Est-il possible que ton destin fût tracé de la sorte ? Est-il possible que tu n’aies en ce monde davantage de volonté que l’eau qui coule et la pierre qui tombe ? Quelles sont ces lignes que je vois, ces lignes qui bougent et se rient de toi? Sont-ce là les fils de ta destinée ? Sont-ce là les liens divins qui t’attachent à la main d’une machine infernale, telle une marionnette innocente, et qui t’ont fait faire ce que tu as fait ? Pourquoi un regard si triste, on dirait que plus rien n’a prise sur toi, que tu t’es détaché...
LA VIEILLE FEMME : Suffit ! Mets-toi là !
L’Acteur du Français va se placer en périphérie de la scène.
LA VIEILLE FEMME : Le comédien comique de boulevard !
Entre le COMEDIEN DE BOULEVARD qui marche à pas de loup.
LE COMEDIEN DE BOULEVARD : (Au public) Chut ! Chuuut, vous dis-je ! Si le banquier Marqueran me trouve chez lui, s’il apprend que j’ai passé toute la nuit en compagnie de la duchesse, s’en est fait de moi ! Chut, vous dis-je, ou je suis perdu ! Que faire ? (Il fait semblant de réfléchir) Par Dieu, j’ai trouvé ! Ma foi, ce plan est risqué, mais qui ne tente rien à rien ! Il me suffit de me faire passer pour son fils, le fils du banquier ! Mais c’est bien sûr ! Ne l’ayant pas vu depuis plus de dix ans, il ne saurait le reconnaître, et si je sais mener ma barque, peut-être pourrai-je également, à force de subtilité et de jeu, mettre la main sur les deux mils écus qu’il a reçu de...
LA VIEILLE FEMME : Assez !... Là !
Le Comédien de Boulevard va se placer à côté de l’Acteur du Français.
LA VIEILLE FEMME : L’actrice à fleur de peau !
Entre l’ACTRICE A FLEUR DE PEAU. Musique émouvante. Elle avance à pas mesurés, avec maniérisme, fait mine de ramasser une fleur, de la sentir, elle rit, puis elle pleure.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (Au public) Ce n’est pas ma faute, à moi, si le monde est ainsi... (Elle déchire la fleur imaginaire) Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi?... Pourquoi ! (Elle s’effondre) Oh, mon dieu ! Je suis épuisée, je n’en peux plus... Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est, c’est un métier inhumain... Pourquoi tout le monde est-il si méchant avec moi ? Pourquoi tout le monde semble vouloir une partie de moi ? Je ne suis qu’une femme...
LA VIEILLE FEMME : Allez, Allez... Viens te mettre ici, à côté des autres.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Mais je ne suis pas les autres, moi... J’ai une sensibilité, une pudeur... je suis...
LA VIEILLE FEMME : Allez !
L’actrice à fleur de peau va se placer à côté des autres.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (Au public) Vous voyez comme on me traite...
LA VIEILLE FEMME : L’acteur naturaliste d’avant-garde !
Entre l’ACTEUR NATURALISTE, qui ne prend pas en compte le public.
L’ACTEUR NATURALISTE : (A peine audible) Qu’est-ce que j’ai faim. Envie de manger. Ouais. Bof. Euh… je ne sais pas si, en fait, ouais, je ne sais pas si… hmmm… si ça vaut vraiment le coup… allez au restrant… au restaurant. Peut-être que… ouais, bof. Hmm… C’est peut-être ça qui va faire que… Mais d’un autre côté, il y a des fois où… mais là non.
LA VIEILLE FEMME : Avec les autres !
L’ACTEUR NATURALISTE : (A peine audible) Ouais… ah ouais. Là, vous voulez dire ? Là ? A droite ou à gauche ? Non, parce que… enfin, c’est peut-être pas grave, mais…
LA VIEILLE FEMME : Tout de suite !!
L’ACTEUR NATURALISTE : (Clair et distinct) Ouais ben c’est bon, j’y vais !
L’acteur naturaliste va se placer à côté des autres.
LA VIEILLE FEMME : Et enfin, le clown !
Musique de cirque. Le clown entre sans conviction, fait une pirouette rapide et va se placer à côté des autres.
LA VIEILLE FEMME : Bien...(Au public) Ahhh...Le théâtre !... Difficile à croire n’est-ce pas ? Difficile à croire que quelque chose de bien, de grand, quelque chose qui va élever l’homme puisse sortir d’un tel ramassis de maniérisme et d’orgueil ! (Pointant les acteurs) Difficile à croire…
Derrière la vieille femme, les acteurs se concertent en chuchotant.
LA VIEILLE FEMME : Et pourtant. Pourtant il se passe bien quelque chose, n’est-ce pas ? Il se passe nécessairement quelque chose sans quoi vous ne seriez pas là, assis, à attendre qu’il se passe quelque chose ! C’est mathématique. Il faut nécessairement que quelque chose s’anime, prenne vie et accepte d’être vu. Sinon, il ne se passe rien et il valait mieux rester chez soi. Question : d’où vient cet élan de vie ? Quelle force est assez puissante pour comprimer tout ce non sens humain et en faire…
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : (fait un pas en avant) Non !
LA VIEILLE FEMME : Pardon ?
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non, non et non !
LA VIEILLE FEMME : Non, quoi ?
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non... tout ! Nous ne somme pas du tout d’accord avec ça... avec votre... vision du théâtre.
LA VIEILLE FEMME : Je n’ai encore rien dit.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Mais c’est déjà trop. Nous ne somme pas du bétail !
LA VIEILLE FEMME : Ah non ?
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non !
LA VIEILLE FEMME : Mais vous beuglez pourtant !
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Moi ? Mais non, qu’est-ce que c’est que ces bêtises !
LA VIEILLE FEMME : Je suis formelle : tu beugles. Dans deux répliques.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Ca me ferait mal ! Je suis une actrice, d’accord, mais je ne fais pas n’importe quoi !
LA VIEILLE FEMME : Dans une réplique.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Non mais vous entendez ça, vous autres ? Pour qui me prend-elle ? Vous n’avez pas le droit de nous donner des ordres comme ça !
LA VIEILLE FEMME : Maintenant !
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : MEEEEEUUUUUUUUHHHHHH !
LA VIEILLE FEMME : Vous voyez !
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : C’est dégueulasse ce que vous faites ! Vous n’avez pas le droit !
LA VIEILLE FEMME : Mais je n’y suis pour rien ma chère petite, c’est le texte qui veut ça.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Parce que appelez ça du texte, vous ? Me faire beugler comme une vache ! Menteuse ! Vieille peau ! C’est de votre faute ! Vous nous avez envoûtés ! C’est une vieille sorcière !
LA VIEILLE FEMME : Hélas, je n’ai pas ce pouvoir.
L’ACTRICE à FLEUR DE PEAU : Vous savez ce que vous êtes ! Vous n’êtes qu’une… MEEEEEEEEUUUUUUUUUUUUUUUHHHHHHHHHHH ! Ah non !